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Meursault, contre-enquête ou les encombrements de la mémoire

L’Aperçu littéraire #1 par Philippe Hauer • Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud (éditions Actes Sud, 2014)

Meursault-contre-enquete

Faut-il toujours mourir dans la mort des autres ?
Comme si on avait besoin de comprendre la mort de l’autre pour accepter la sienne. Quitte à tuer. S’il le faut.

Meursault, contre-enquête n’accepte pas la disparition : « Aujourd’hui ; M’ma est toujours vivante. » Il est étonnant de voir à quel point Kamel Daoud s’encombre de présences et de bagages que d’autres auraient jetés à la mer, là où Camus pose une absence : « Aujourd’hui maman est morte. »

Daoud et son personnage suivent à la trace un mort dont ils ne peuvent se défaire ; ils en revêtent les oripeaux, Haroun, ceux de son frère, que sa mère l’oblige à porter ; Daoud, ceux de L’Etranger, le roman, qu’il suit à la lettre, comme un calque avec une application de bon élève. Rarement un roman aura été autant idolâtré dans un autre roman.

Le propos : dans L’Etranger de Camus (1942) un français, Meursault, tue un arabe sur une plage en plein soleil. 70 ans plus tard, Haroun veut redonner un nom à cet arabe tué et jamais cité dans le livre, puisque c’est son frère. Le français est condamné à mort, Haroun est condamné à vivre.

Haroun avait 7 ans. Sa mère depuis lui a fait porter le souvenir de ce frère. Elle a fait de quelques lignes dans un journal l’épopée de sa vie. Et a traîné le petit Haroun sous son bras, l’obligeant à vivre à travers son frère.
Le vieux Haroun parle et on sent sa colère à chaque instant. Qu’on n’ait toujours pas dit le nom de son frère ? Bien sûr. Peut-être surtout de devoir encore et toujours en passer par lui.

Qui, à 77 ans, devenant enfin le héros d’un roman, accepterait sans colère de ne parler que de son frère ? De se faire une fois de plus voler la vedette ? Personne n’accepterait ça sans insulter la terre entière !
 

Le héros camusien sait mourir. Celui de Daoud ne sait pas vivre.

 
Meursault, contre-enquête a donc tout de la fausse bonne idée. Redonner un nom à celui qui n’en a pas : au colonisé. Et se servir pour cela d’un monument de la littérature, ce qui permettrait, dans la foulée, non seulement de redonner un nom, mais aussi de donner une langue. Car c’est à travers sa littérature qu’un peuple existe. Sauf que c’est tout mélanger ; le sujet de Camus n’est pas du tout là, L’Étranger n’est pas un livre sur l’Algérie, il parle de la présence au monde, de l’action, ou de tout ce qu’on veut, mais pas de l’Algérie ! Daoud se prend les pieds dans ce contresens, et il ne s’en sort pas ! Il décide de faire mieux que Camus, plus proche de… plus en regard de… bref, il se rend compte au fil des pages qu’il est hors sujet, mais il n’arrive pas à s’en échapper, il est prisonnier de son propos. Du coup, la colère c’est aussi celle de Daoud qui n’arrive pas à se dépêtrer.

Elle est belle cette rage de ne pas être à la hauteur de son modèle ! Car elle nous ramène à la mort qui tient tout le livre : « C’est le génie de ton héros : décrire le monde comme s’il mourait à chaque instant, comme s’il devait choisir ses mots avec l’économie de la respiration. » Oui, le héros camusien sait mourir. Celui de Daoud ne sait pas vivre. Cette froideur, ce manque d’empathie de l’écriture de Camus n’a pas seulement de sens pour sa précision, elle est vraiment la mise à distance du monde qui permet de faire le deuil des êtres et des choses et donc, qui permet d’agir ! Bien sûr c’est monstrueux de faire le deuil de sa mère en moins de temps qu’il n’en faut pour dire « Aujourd’hui, maman est morte. », mais dans le principe du deuil il n’y a que le timing qui change, ensuite, Meursault peut vivre, aimer, se promener, tuer, puis mourir… Regardons Haroun. Il est tout empathie, sa mère est en lui, son frère aussi, l’Algérie toute entière et jamais, jamais, il ne s’en débarrasse, même en se saoulant. Et a contrario, il n’a jamais rien fait, il n’a pas aimé… et quand il a tué, cela n’a rien provoqué ! Ni soulagement, ni punition. Rien. À force d’empathie, il n’a jamais eu le droit de vivre. Comprend-on mieux sa colère ?

D’autant plus qu’elle dépouille cette colère… Il y a quelque chose de la vie de Haroun qui s’effrite dans ses doigts. Bien sûr, au début, il tient un bon gros caillou, aussi solide qu’une vérité, aussi inexpugnable qu’une injustice, de quoi tenir tout un livre ! Le raisonnement auquel Haroun voudrait s’accrocher semble le suivant : « Puisque c’est écrit, c’est soit la vérité soit un mensonge. » Oui, Haroun c’est l’obsession Don Quichotesque d’être au centre du roman, acteur et lecteur, en tout cas élément constitutif de la légende littéraire, celui par qui les moulins deviennent réels si on veut… Et Daoud ? Eh bien, celui qui souligne le mensonge.

Lequel ? Tout simplement la légende de l’arabe à qui on a tout volé même son nom. Cette légende qu’Haroun, sa mère, son pays et même lui, se sont constitués par complaisance : « Je donnais à ma mère ce qu’elle avait cherché vainement… » (p131) Mais qu’ils ont si savamment construite qu’ils ne peuvent s’en défaire car elle occupe toute la place de leur imaginaire : « J’ai mis tout ce que je pouvais entre les lignes de ces brèves de journal, j’ai gonflé leur volume jusqu’à en faire un cosmos. » Et le livre en entier témoigne de cette dispute entre Daoud et son héros, entre les moments où on dénonce cette outre boursouflée qu’est devenue l’histoire légendaire, et ces moments où on s’y accroche, pour ne pas avoir eu tort, pour ne rien changer.

Meursault, contre-enquête c’est un combat. Sortir de la bêtise d’une légende à laquelle on doit s’assimiler. Sortir d’un mythe et se retrouver étranger dans son propre pays. Quelle valeur a ce mythe ? Daoud le dit, celui du ridicule et de la bêtise : « A-t-on éprouvé de la honte pour notre bêtise ? A-t-on retenu une irrépressible envie de fou rire, nous, couple ridicule posté dans les coulisses d’un chef-d’œuvre dont nous ne connaissions pas l’existence ? »

Il semble que, dans ce flagrant délit d’ignorance, Daoud place beaucoup plus que la rancœur des illettrés devant les intellectuels. Meursault… c’est la description très méthodique d’une machine de la bêtise, à base de complaisance et de délire de vieille femme ; cette chose tellement désagréable, quand on y songe, que sont les ragots, les propos de cuisine, les histoires de bonnes femmes. Ça sent la mesquinerie, la rancœur, la méchanceté. Ça sent la mère d’Haroun, cette vieille carne dont il n’arrive pas à se débarrasser. Le monde des on-dit… Quelle douleur pour Daoud que de voir ainsi la pensée sortir des odeurs de friture. Meursault, contre-enquête c’est une histoire de bonne femme qui a réussi… le pittoresque du gynécée ! À d’autres…

À la fin du roman, la bêtise a couru partout, tout envahi, et tout est laid. Daoud ne dit pas « Les cons c’est les autres », il reste camusien, les cons c’est nous, une partie de sa mère, de son pays, et une partie de lui ; voilà pourquoi la bêtise est si douloureuse et la laideur si universelle. Car cette histoire est aussi dans ses propres gènes…
 

vanloo

Philippe Hauer

Cofondateur et Auteur aux éditions Vanloo

Philippe Hauer est un nomade, c’est-à-dire qu’il parcourt chaque jour son territoire, un périmètre pas bien grand mais bien défini, et qu’il y trace sa route, sensiblement la même, ponctuée de points d’approvisionnement que sont les terrasses de cafés, où il s’arrête, s’assoit, sirote, observe, écoute, écrit… pour ensuite revenir à sa tanière. www.editionsvanloo.fr

Date de publication : 27 mars 2015

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Un commentaire

  1. Jean Philippe

    Un vrai talent de critique littéraire ! Ca donne envie de lire ce bouquin .

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