L'Aperçu
Journal Culturel d'Aix-Marseille et alentours

LA BD JEUNESSE – UNE ECOLE DE LA VIE

Rencontre avec Ismaël Méziane (IM), auteur et illustrateur de la BD jeunesse Nas Poids Plume, l’Ecole de la vie , et ses compères bédéistes Jean-Luc Deglin (JLD), Guillaume Bianco (GB) et Julien Neel (JN).

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Un premier album considéré comme révélation bande dessinée jeunesse de la rentrée scolaire 2014, récompensé à Angoulême, signé par un jeune auteur de 28 ans, et qui plus est 100% aixois, on ne pouvait pas passer à côté. On est allé le rencontrer, lui et sa joyeuse bande, autour d’un café, pour en savoir un peu plus. Une interview collective, entres potes, qui parle de BD, des chemins parcourus… Une histoire de passion d’abord, de galère un peu, de boulot beaucoup, de copains surtout.

L’Aperçu : Classée 4ème meilleure BD de l’année par un site spécialisé, Prix des Ecoles au Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, l’une des 3 meilleures BD jeunesse de la rentrée selon la Culturebox de France Télévision… Alors Monsieur Méziane, comment ça va la vie ?

IM : Je suis aux anges, je n’en reviens pas de ce qui arrive. Bodoï, Culturebox, ce sont des sites références, ça m’a vraiment fait plaisir. Et Angoulême, alors ça c’est… ! On était cinq en sélection. Quatre classes de primaire de quatre écoles de la région Poitou-Charentes. Chaque classe a voté pour un album… et Nas a été élu à l’unanimité.

GB : Primé à Angoulême! Son premier album ! T’imagines ? Moi il m’a fallu 10 albums pour que ça m’arrive. Il y a beaucoup d’ouvrages sur le marché, alors, ne serait-ce qu’être nominé, ça n’arrive pas souvent.

IM : Ça m’a vraiment ému, que ces gamins se soient reconnus en Nas. Je crois que c’est l’une des choses les plus gratifiantes de ce métier.

L’Aperçu : Justement, parlons du début. Pourquoi avoir choisi ce métier, la BD?

IM : Alors… pourquoi la BD?

GB : Tu as hésité avec d’autres professions ou c’était une évidence ?

IM : A la base, je voulais faire du dessin animé. J’ai passé le concours d’entrée aux Gobelins (ndlr : Ecole de cinéma d’animation à Paris) mais j’ai été refusé parce que j’avais fait un bac pro et pas un bac général… Alors, je me suis inscrit à Saint-Luc, une école de bande dessinée en Belgique, pensant que ça allait m’aider à me constituer assez de bagage technique pour retenter le concours. J’ai fait trois ans de BD, je me suis aperçu que j’aimais trop ça en fait, parce que c’est un domaine où tu es vraiment créateur à 100%, alors qu’en animation, très souvent tu es exécutant. Finalement j’ai choisi la BD, et c’est beaucoup mieux comme ça !

GB : Allez, à Julien de poser une question !

L’Aperçu : J’aime bien ce concept, je vous laisse le micro, tiens.

JN : Pourquoi avoir voulu faire de la BD jeunesse ? Nas, c’est une somme d’influences qui t’ont touchées ?

IM : Quand j’étais gamin, je lisais un peu de tout, j’achetais des BD, des comics, des mangas d’occasion. J’aimais bien Titeuf, Dragon Ball, Tom Tom et Nana, Le Prince de Motordu… Mais j’étais un peu frustré de ne pas avoir un héros qui me ressemblait. J’avais l’impression qu’on m’infantilisait beaucoup. Moi ce que je voulais, c’était qu’on m’apprenne des trucs qu’on ne m’apprenait pas à l’école. Comment est-ce qu’on fait face au conflit ? Est-ce que tu dois forcément montrer les dents pour te faire respecter, pour ne pas te faire embêter ? C’est quoi réussir ? C’est quoi être épanoui, comment on fait ? Par quoi on commence ? C’est des trucs comme ça que je voulais qu’on m’explique. C’est un peu ce que j’ai essayé de faire avec Nas.

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Prix des Écoles 2015 (Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulème), attribué à Ismaël Méziane pour Nas Poids Plume, l’Ecole de la vie.

Ce ne sont pas forcément les plus doués qui parviennent à se faire publier, ce sont vraiment les plus acharnés.

JLD : Comment se sont passés tes premiers pas dans la bd ?

IM : Ma première planche de BD, c’est Mme Bagatta, ma prof de CM2 qui m’a invité à la faire. Je l’ai remerciée dans l’album d’ailleurs. J’en ai fait un personnage, la prof de Nas. Je ne l’ai pas revu depuis, je ne sais même pas si elle est au courant. Bien plus tard, je m’y suis remis en suivant les cours du soir d’Éric Cartier (ndlr : auteur de BD aixois) à l’Ecole Supérieure d’Art d’Aix. J’ai eu une période où j’étais bien « à la dèche » et Éric m’a fait entrer dans ses cours gratuitement. C’est lui qui m’a conseillé l’école en Belgique, qui m’a aidé à monter les dossiers. Je lui dois beaucoup. J’ai créé Nas en 2ème année d’école de BD, des petites histoires pour un fanzine. J’ai mis 5 ans pour le murir, le travailler… et le publier. C’est tout un parcours quand tu es auteur, on ne te signe pas un album comme ça. Il faut préparer un dossier avec un scénario… C’est long, ça demande pas mal de boulot. Finalement je l’ai envoyé et il a été accepté par les Editions Glénat. Ça a donné le premier tome de Nas.

GB : Moi je dis que tu sautes des étapes très rigolotes quand même !

JN : C’est un raccourci avec l’histoire Monsieur Méziane ! (rires)

L’Aperçu : Allez, des détails croustillants !

IM : Alors aidez-moi les copains !

GB : Il y a un truc qui était très drôle : un soir, je croise Ismaël…

JN : Parce qu’Ismaël, on le connaissait un peu depuis quelques années en fait, car il était venu nous présenter son book… Il y a eu très souvent des jeunes auteurs qui sont venus nous voir, mais il y en a très peu qui sont revenus. Lui revenait sans arrêt à la charge en disant : « Voilà j’ai progressé, c’est mieux… ».

GB : Ismaël, il est vraiment patient. Il a ce côté combatif, tout le temps motivé, à fond… Donc je le croise un soir et il me dit qu’il cherche un atelier. Je lui dis qu’à l’occasion, on pourrait passer voir celui de Julien et Jean-Luc. Ismaël me dit « Allez, on y va ! »… Je n’ai pas trop eu le choix, du coup on y est allé le soir-même (rires). Julien lui demande « Tu veux commencer quand ? » Et Ismaël pose son sac et lui répond : « Bah maintenant ». Il était 23h30 (rires). Et ils ont bossé toute la nuit ! Ils sont restés un an et demi à travailler ensemble, tous les trois. Il a un peu fait son apprentissage avec eux. En atelier, tu avances vachement plus vite, avec les copains à côté, avec des pros qui ont déjà publié et qui peuvent te dire « Fais ci, fais pas ça », t’orienter…jusqu’à faire son album. Tout ça pour te dire qu’Ismaël a vraiment la niaque. C’est ce qu’on répond souvent quand on nous demande « comment vous réussissez à vous faire publier ? », ce ne sont pas forcément les plus doués qui y parviennent, ce sont vraiment les plus acharnés. C’est beaucoup de travail et de motivation.

JN : La combativité d’Ismaël, c’est quelque chose qui nous manquait. On avait peut-être quelques années d’expérience en plus, mais cette énergie-là, elle est super importante. L’atelier tel qu’on le conçoit, c’est ça, une somme d’énergies positives différentes et de points de vue différents. Il nous a apporté au moins autant que ce qu’on a pu lui apporter.

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De gauche à droite : Julien Neel, Jean-Luc Deglin, Ismaël Méziane et Guillaume Bianco.

C’est une histoire de copains qui, presque accessoirement, font le même métier et s’échangent de bons conseils.

IM : Jean-Luc, Julien et Guillaume m’ont donné énormément de conseils. Et puis c’est ça l’avantage d’à la fois bosser ensemble et être potes, quand y’a quelque chose de pas top, on n’hésite pas à se le dire. On s’aime beaucoup mais on ne se fait pas de cadeaux.

JLD : On a mis ça en place entre nous : quand c’est pourri, on se le dit (rires).

IM : C’est le meilleur service qu’on peut rendre à un ami.

GB : Quand t’es auteur, c’est ça le piège, chacun travaille dans son coin, dans son petit atelier. Là on a la chance d’être tous à côté les uns des autres, quand on a un problème, quand on doute, on montre nos dessins, notre travail aux autres et là on a une réponse sincère, de professionnels d’une part, mais de copains aussi, qui peuvent t’orienter. C’est super stimulant, c’est le principe de l’atelier. Et là, tu avances vraiment plus rapidement.

L’Aperçu : Alors c’est un peu l’histoire d’un collectif…

JLD : C’est une histoire de copains qui, presque accessoirement, font le même métier et s’échangent de bons conseils. On a un regard à la fois bienveillant, sincère et dur quand il faut l’être. Comme disait Guillaume, c’est un boulot très solitaire, on rentre vite dans des névroses, parfois on s’enferme dans des impasses. Ça fait du bien d’avoir un regard extérieur.

IM : Ça aide énormément. Au début, les choses bien, je ne les voyais pas. C’est eux qui me les ont montrées. Comme beaucoup quand tu débutes, tu t’inspires des « standards ». Quand j’étais étudiant, j’étais dans l’optique de plaire aux profs, aux éditeurs, au lieu de faire la BD qui me plaisait à moi.

GB : On a tous commencé comme ça, à penser qu’il fallait coller à l‘existant, ressembler à des confrères, dessiner droit… Curieusement, ça touche beaucoup plus les gens quand c’est vraiment toi, ton espèce d’écriture naturelle. Au final, ce qui est vraiment important, c’est le discours que tu racontes.

IM : C’est vrai, les auteurs que j’aimais petit, que j’ai cités, ont tous des dessins qui ne reposent pas spécialement sur des canons de beauté académique. Des dessins libérés, simples et efficaces, un peu minimalistes, sans en faire des tartines.

GB : C’est un peu une philosophie, une manière de se trouver, trouver son trait, un peu comme une quête d’identité. C’est un peu en ça que Julien et Jean-Luc ont vraiment conseillé Ismaël : délaisser une écriture vectorielle, académique pour se concentrer sur son écriture naturelle, trouver son style. Moi j’ai mis des années, c’est vrai que tu as gagné beaucoup temps avec eux.

JN : Ce qui compte, c’est d’être légitime à raconter des histoires. En fait le dessin c’est juste un appui.

Un dessin n’est jamais un simple dessin, il y a toujours un contexte.

L’Aperçu : Vous êtes tous les quatre à la fois dessinateurs et scénaristes. C’est important pour vous d’allier les deux ?

IM : Le dessin, c’est notre écriture. On a envie de raconter nos histoires.

GB : Ça s’est un peu imposé. On a envie de raconter des trucs, avec nos moyens. La bande dessinée, c’est un langage hybride entre littérature et illustration. On est caché derrière nos personnages mais on se met un peu à nu avec ce langage.

JN : C’est ça qui est intéressant dans ce métier : ce n’est pas juste du dessin, pas juste du graphisme. Pour moi, le dessin est au service du propos. Et le propos c’est quelque chose de forcément intime. La question qu’on se pose le plus, tous ensemble, en permanence, c’est « A qui on parle ? Qu’est-ce qu’on a à transmettre ? »

L’Aperçu : Pour revenir sur l’actualité de début d’année, les attentats contre Charlie Hebdo, qu’est-ce que vous avez ressenti, en tant que dessinateurs ?

IM : On n’a pas vraiment réagit en tant que dessinateurs, mais d’avantage en tant que citoyens. C’est horrible ce qu’il s’est passé. On était vraiment émus.

JLD : Ça nous a tous touché. Ce n’est pas des gens qui ont été tués pour des dessins mais pour des idées. Un dessin n’est jamais un simple dessin, il y a toujours un contexte. Notamment les dessins de Charlie qui sont riches en idées, subversifs. Pour comprendre une image, un dessin, surtout les dessins de presse, il faut connaître le contexte, le comprendre. Tu t’adresses à un lecteur qui a une compréhension du contexte. Charlie Hebdo, c’est un contexte particulier, à destination d’adultes qui en ont les clés d’accès. C’est ce qui fait qui fait que, vu d’ailleurs, ça puisse être choquant. « Une image vaut milles mots » on dit. Les dessins, à notre époque, paraissent plus accessibles que les textes. D’où la grande nécessité d’un apprentissage de la lecture de l’image, une éducation, une culture, une appropriation de codes. La puissance de la BD c’est qu’elle a les même codes que le cerveau, elle semble un format plus naturel, avec mots et images qui se confondent. Elle a une force d’impact, peut-être parfois plus forte que d’autres arts, parce que peut-être plus simple d’accès, plus facile à s’approprier, un peu comme le manga par exemple.

IM : La bande dessinée, c’est une émulation créative, un carrefour des cultures, avec des influences spécifiques. On note bien la différence entre la bande dessinée francophone, les comics américains et les mangas japonais. Tu racontes toujours quelque chose dans un dessin, quel qu’il soit.

JL : Nous, nos BD s’adressent à des enfants. On a la responsabilité d’être compréhensible, d’aider cette compréhension, d’apporter une lisibilité, de transmettre ces codes.

IM : C’est un travail pédagogique qu’on fait, en quelque sorte. Un travail d’apprentissage. Transmettre à des gamins des valeurs, ce à quoi on croit, ce qui nous aurait, nous, aidé à grandir.

L’Aperçu : Le mot de la fin ?

GB : Comme dans les films américains ? « Soyez-vous-même » (rires)

IM : J’aime bien celui-là : « Lorsque la couleur est à sa richesse, la forme est à sa plénitude » Paul Cézanne.

 

LES ACTUS DES AUTEURS

Ismaël MézianeJulien NeelGuillaume BiancoJean-Luc Deglin
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Nas Poids Plume, l’Ecole de la vie
aux éditions Glénat – Collection Tchô!

Rencontre conférence dédicace
le 22 avril à 15h à la Bibliothèque municipale Li Campaneto des Milles

lou-tome-7lou-dvd
Lou ! – Tome 7
aux éditions Glénat collection Tchô!

Le DVD du film est sorti le 15 février 2015.

www.lou-officiel.sitew.com

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Billy Brouillard, l’encyclopédie des fantômes
aux éditions Soleil – Collection Métamorphose

Jasmine, Le Concours de flaques d’eau
scénario de Thomas Bianco
aux éditions Glénat – Collection p’tit Glénat

www.guillaumebianco.blogspot.fr

crapule
Crapule
aux éditions Dupuy

Tricotin
avec le scénariste Olivier Millot
aux éditions Glenat – Collection Tchô l’Aventure (à paraitre début 2016)

Date de publication : 4 mars 2015

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