L'Aperçu
Journal Culturel d'Aix-Marseille et alentours

Vernon Subutex sur la pente descendante…

L’Aperçu littéraire #2 par Philippe Hauer • Vernon Subutex de Virginie Despentes (éditions Grasset, 2015)

Couv-Vernon-Subutex

Vu la date de naissance de Virginie Despentes, nous avons à peu près le même âge. Je ne dirai pas lequel, cela ne se fait pas avec les dames. S’agissant d’un roman sur une génération, la sienne, ça n’était pas tout à fait incongru de regarder wikipédia. Vernon Subutex est le roman de notre génération, à elle et à moi.

Me voici tout autant qu’elle autorisé à en parler, puisque notre âge fait office d’expertise – si j’avais ne serait-ce que 100 ans aujourd’hui je serais un expert du siècle passé et ma parole ferait foi. Attendons un peu.

Dernièrement, visionnant les actualités d’autrefois, j’ai été frappé par la voix du speaker et de ce qu’elle trahit du sentiment qu’il a d’avoir raison. Cet accent-là, je le retrouve tout au long de Vernon Subutex, peut-être cette façon de poser les phrases à l’emporte-pièce, comme si une simple ébauche suffisait. On reproche, ou on admire, le phrasé court, voire asthmatique de Virginie Despentes, sa fonction est toujours la même : donner le sentiment d’avoir raison.
 

Lire Vernon Subutex c’est accepter que le langage soit plus fort que la mort, plus fort que la vie, plus fort que tout !

 
Le tableau de cette génération que dresse Virginie Despentes est celui de gens qui, quand même, se sont bien plantés. Disons que nous, les … (par politesse je tais toujours notre âge), avons loupé à peu près tous les trains, et que la seule chose qu’on ait réussi c’est d’être des losers moyens qui ne se plaignent pas trop. Le héros, par exemple, était disquaire, on comprend qu’il avait une grande tendresse pour les vinyles, eh bien, il a été assez loser pour vendre son fonds de commerce juste avant que les fameux vinyles reviennent à la mode. Bref, il brade un stock qui vaut de l’or aujourd’hui et se retrouve à la rue, SDF.

Virginie Despentes nous dresse le tableau d’une génération de gens qui se sont trompés sur tout, mais avec le ton de celui qui a raison.

Il doit y avoir un syllogisme du genre : toute une génération se trompe ; Virginie Despentes est de cette génération ; donc Virginie Despentes se trompe. Non. Paradoxalement, le syllogisme ne marche pas. Elle, elle a raison. Ça dépasse l’entendement, mais on doit l’admettre. Dans notre génération nous avons tous eu tort de ne pas avoir été Virginie Despentes.

Il y a dans Vernon Subutex un petit trafic avec la vérité, quelque chose entre l’art de convaincre et l’art d’être sourd. Ce n’est pas qu’on cherche la vérité quand on lit un roman, mais quand même. Il faut un peu de contact avec le réel. Chez Virginie Despentes on dirait qu’on vous vend un univers pioché dans les pages de Paris-Match ou du Figaro Magazine. Il y a un héros par chapitre. Des gens simples… le disquaire, la star de la pop, l’ex-star du X, le transsexuel, le scénariste raté… j’en oublie… On est dans le merveilleux quotidien des tabloïds. Le tout nous est proposé avec un regard critique, car bien sûr l’auteur n’est pas dupe de ce miroir aux alouettes ! Regard critique ET rebelle. C’est que l’auteur est un peu punk. Elle a ce regard acerbe sur la société, cette plume acérée, ce fiel contre les faux-semblants, etc… etc… En fait on n’a pas trop envie de s’énerver contre cette parfaite nullité.

C’est vraiment dommage d’ailleurs… on pourrait se mettre en colère contre une vision tellement vide et faussée de la société, et la pseudo critique de l’auteur nous ferait réagir, on trouverait le livre parfaitement puant, dégueulasse etc. Mais même pas. C’est fade et triste. Ça dit jusqu’à l’ennui le plus profond la redescente de shoot (Subutex!) de toute une génération. Ben oui, passé un certain âge, on n’a plus tout à fait les mêmes illusions. Comme l’auteur n’est pas réac, elle ne va pas jusqu’à dire que c’était mieux avant, elle a un discours positif : « C’est pas facile de vieillir ! »

En effet, c’est pas facile. Surtout que la vie c’est comme les histoires d’amour, ça finit mal (en général). (Ben oui on peut être rock punk aussi, quoi merde!).
 

C’est du naturalisme social, à la Zola. Mais moderne.

 
Ce qui est énervant ce n’est pas tout ce contenu, plus ou moins à base de clichés, de formules creuses, de destins convenus et stéréotypés… ce n’est pas l’étalage de ce monde qui n’existe pas et de cette fausse rébellion. Ce qui est énervant c’est la parfaite acceptation qu’on a de ce truc. Passé un certain temps, on trouve tout ça complètement normal, pire, ça ne pouvait pas être autrement, on est goulument happé par les évidences. Et c’est là que le roman devient grandiose.

Cet excellent roman qu’est Vernon Subutex prend toute sa dimension lorsqu’on se rend compte qu’il n’y a pas de scénario, ou alors si fin qu’il n’est qu’un prétexte à ce qu’on découvre des personnages, des destinées, au fil des rencontres du héros. C’est qu’on est dans la pure tradition du roman picaresque. Les chapitres sont un peu tous du même modèle : la première page nous présente succinctement un personnage, puis en quelques lignes on nous explique comment il intervient dans l’histoire du héros, ensuite on nous raconte la vie du personnage, à peu près depuis son enfance jusqu’à nos jours ; les deux dernières lignes nous raccrochant à l’intrigue. Et ainsi avance l’histoire, à laquelle on consacre une dizaine de lignes par chapitre.

En quelques pages, la vie entière d’un individu… Construite sur le même modèle : ça va pas des masses aujourd’hui, j’ai eu des meilleures périodes. On a un peu l’impression de croiser plein de gens dans une soirée, et de raconter cinquante fois la même chose, d’entendre cinquante fois la même chose. On n’est pas dans un roman, mais dans un hall d’aéroport… c’est normal, c’est du picaresque moderne. Avec cette idée qu’on ne sort jamais du déterminisme, que notre destin est tracé. C’est du naturalisme social, à la Zola. Mais moderne. Ici, ce n’est pas vraiment l’origine sociale qui pèse, mais le sexe. Que vous soyez hommes ou femmes et tout votre comportement en découlera ! En gros, dans l’analyse, si Gervaise en prenait plein la gueule par Lantier c’est parce qu’à un moment, on ne sait pas pourquoi, les femmes extériorisent moins leur violence que les hommes. On ne sait pas pourquoi. C’est dans la nature des femmes de garder ça pour elles, sans doute.

La force de la formule toute faite est décuplée grâce à cette structure, cette rhétorique de l’homme et de la femme, de l’avant et de l’après. On lui laisse la parole, on lui laisse la rébellion, on lui laisse tout ce qu’elle s’approprie. Lire Vernon Subutex c’est accepter que le langage soit plus fort que la mort, plus fort que la vie, plus fort que tout ! Car il remplace la vérité. Un exemple qui montre que le langage a habité le réel au point de le remplacer totalement. Page 394 : « (…) finalement c’est la voix de Janis Joplin qui s’élève, d’une pureté absolue. » Chacun l’aura remarqué, dire que la voix de Joplin est d’une « pureté absolue » est un contresens des plus basiques.

La qualité de la voix de Joplin étant justement d’être pourrie. Et pourtant, à l’encontre du bon sens, Virginie Despentes préfère utiliser la formule. Car dans le Grand Tout du cliché il Faut qu’une voix qui s’élève soit d’une « pureté absolue », sinon elle ne s’élève pas, elle rampe, elle croupit, elle fait tout ce que vous voulez mais elle ne s’élève pas. Le tissu des lieux communs et des formules est si serré qu’il est moins dommageable de dire une pure connerie que de le détresser en y introduisant un brin de réel ; même par omission ! (on aurait pu s’abstenir de la pureté et passer sous silence la qualité de la voix)

Voilà donc le grand art de Despentes, la négation totale du réel et son remplacement par une vérité de magazine. Pas de quoi s’énerver… On va pas y passer l’hiver non plus.

Dernière minute : il va y avoir un tome II ! Vivement la suite !
 

vanloo

Philippe Hauer

Cofondateur et Auteur aux éditions Vanloo

Philippe Hauer est un nomade, c’est-à-dire qu’il parcourt chaque jour son territoire, un périmètre pas bien grand mais bien défini, et qu’il y trace sa route, sensiblement la même, ponctuée de points d’approvisionnement que sont les terrasses de cafés, où il s’arrête, s’assoit, sirote, observe, écoute, écrit… pour ensuite revenir à sa tanière. www.editionsvanloo.fr

Date de publication : 1 mai 2015

Articles connexes

Poster votre commentaire

Votre adresse Email ne sera pas divulguée. Les champs avec une * sont obligatoires.

BANDO-APERCU
L'Aperçu, le journal de la Fonderie

Journal Culturel d'Aix-Marseille et alentours
14 Cours Saint-Louis 13100 Aix-en-Provence
Tél. : (33) 04 42 63 10 11
Courriel : contact@lapercujournal.com

NEWSLETTER
 

Recevoir les news de l'Aperçu : inscrivez-vous ici.

Nom et Prénom :

Email :