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De l’art du rétroviseur dans un miroir

L’Aperçu littéraire #3 par Philippe Hauer • Nous étions l’avenir de Yaël Neeman (éditions Actes Sud, 2015).

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Un kibboutz (de l’hébreu : « assemblée » ou « ensemble ») est une communauté ou village collectiviste d’Israël développée par le mouvement sioniste d’influence socialiste. Le premier kibboutz est fondé à Degania en 1910.

Nous étions l’avenir de Yaël Neeman fait partie de ces autobiographies historiques où l’écrivain, parce qu’il a vécu une certaine période, certains événements qui ont marqué l’histoire avec un grand H, s’érige en une sorte d’autorité, non seulement dans le ressenti (et comment le lui reprocher?), mais surtout, dans l’analyse. Car le ressenti tient lieu d’analyse.

Yaël Neeman est née et a grandi dans un kibboutz ; elle nous livre sa propre histoire qui se mêle si étroitement avec celle des kibboutz que, lorsqu’elle part pour aller vivre en ville, on a vraiment l’impression qu’ils disparaissent avec elle, et il faut vérifier dans un manuel que oui, non, enfin, ils existent toujours, et ils sont encore bien vivaces.

A bien des égards l’enfance de Yaël Neeman est aussi heureuse que celle de Marcel… Mais le bonheur n’est peut-être pas le bon critère…

Le récit est passionnel. On découvre la vie des kibboutz, que dis-je ! on la vit. Dans le protocole compassionnel qu’on suit, en tant que lecteur forcé de devenir amoureux d’une narratrice « à fleur de peau », on n’a pas le choix : on fait siens les souvenirs, les douleurs, les déchirures, les ambiguïtés d’un peuple… Et ce, avec d’autant plus de bonheur, que cette utopie, on croyait qu’elle avait disparu. Ce n’est plus ce que les juifs ont envie de voir d’Israël ; ceux qui partent encore ne vont plus y travailler pour toute une année, ils partent en touristes, se dorer la pilule à Tel Aviv ; ou par trouille parce que l’antisémitisme ici est redevenu débile. Ils ne vont plus travailler aux champs. Ils n’y vont plus pour apporter leur pierre à l’édifice.
Oui, le bonheur est double de vivre ainsi, « par procuration », dans un Kibboutz ; 1) retrouver le temps des utopies, quand elles étaient encore positives et faisaient avancer certains ; 2) se faire prendre par la main par une belle jeune femme.

Tout dans la tonalité du récit pousse à cette douce nostalgie, jusqu’au titre : « Nous étions l’avenir. », et l’imparfait est ici la marque d’un passé révolu. Il est étrange de constater ainsi qu’on a été le futur de quelque chose, mais aujourd’hui, on n’est que soi.

Il est des récits d’enfance qui la détestent avec ferveur et violence, on pense à Vallès ou à la Folcoche de Bazin. Et des années plus tard remonte la haine de ces tortionnaires que furent les parents ou la misère. Les doux paradis de l’enfance sont, pour la plupart, des champs de bataille, et l’adulte s’en débarrasse car, maintenant, seule leur cruauté lui revient en mémoire.

Ecrirait-on sur une enfance heureuse ? Oui. Pagnol. Ah ! Quel talent ! Le bonheur anodin, sur trois tomes, où le petit Marcel profite sans lendemain de la vie qui passe ; court dans les collines, chasse, admire son père, etc. A bien des égards l’enfance de Yaël Neeman est aussi heureuse que celle de Marcel… Mais le bonheur n’est peut-être pas le bon critère…

C’est une vie en communauté, dans et pour la communauté

Dans le kibboutz, les enfants ne vivent pas avec leurs parents, il y a une nurserie à part, puis des dortoirs de quatre, avec un lit à chaque coin. Ils vont chez leurs « parents biologiques » 1h50 par jour, puis rentrent dans le monde des enfants. La nuit, il y a un surveillant qui passe de temps en temps.
Pareil pour l’école. On laisse une grande liberté aux mômes, ça n’est pas la communale avec le cancre qui regarde par la fenêtre ! Et, à l’adolescence, s’il leur plaît de ne pas suivre de cours, personne ne leur reproche. Le groupe Narcisse comporte une douzaine de mioches du même âge, qui grandiront ensemble.

C’est une vie en communauté, dans et pour la communauté ; c’est l’incarnation d’un rêve socialiste…
De ce voyage en archaïsme, on pourrait garder l’impression d’une visite touristique, on a quelques clichés en souvenirs, enrichis d’explications. Autant dire que Yaël Neeman ne nous donne pas ça. On ne fait pas dans la couleur locale. Elle connait le danger de jeter ainsi en pâture ces si riches incongruités idéologiques ; mieux, elle sait qu’elle n’a pas le droit d’aimer ce qui a été toute sa vie, sous peine d’être taxée d’horrible marxiste ou pire, de naïve à tendance idiote.
Alors quel reproche fondamental fait-elle aux kibboutz ? De celui qui les rend indéfendables, monstrueux… Elle cherche, on cherche avec elle, cette sombre raison de détester l’endroit où, somme toute, on a eu une enfance vachement heureuse…

Elle trouve. Ce qui, des années après, la scandalise, c’est que tout ce qu’elle croyait unique, ses vêtements, les programmes scolaires, les livres, les projections de films, etc. était en fait planifié par la direction générale des kibboutz. Si bien qu’on suit le récit comme une révolte permanente du type : « Mais vous vous rendez compte ! On nous faisait croire que nous étions exceptionnels, et tout le monde faisait pareil ! Vous rendez-vous compte du mensonge de faire croire à des enfants qu’ils sont uniques ! »
Nous sommes dans de la littérature post-idéologique.

Où il est idéologiquement obligatoire de mettre tous les maux sur le dos de l’ancienne idéologie. Cela me fait penser à ces étudiants en Economie qui pouffent, puis qui huent et hurlent, à chaque fois que le nom de Marx est évoqué dans un amphithéâtre.

L’Histoire dans un monde où l’on ne bâtit plus sur l’utopie

Yaël Neeman va jusqu’à suggérer que cette enfance loin des adultes, très autonome, très libre, au moins la nuit, car celle-ci leur appartenait pleinement, sans contrainte, quasi sans contrôle, était une façon de les laisser livrés à eux-mêmes, quasi de les abandonner. Repensant à Zéro de conduite, je me dis que, effectivement, il devait être bien difficile de se rebeller contre l’autorité quand il n’y avait pas d’autorité.
Reste alors cette désagréable impression d’une critique petite bourgeoise. Cette aigreur, de s’être fait voler son histoire ? D’avoir vécu dans ce qui représente à peine 5% de la population israélienne et d’avoir cru en être la plus grande partie.

Bien sûr. On peut voir cette rancœur. Quelque chose de stupide, cette chose où chacun d’entre nous reproche à ses ainés de ne pas l’avoir préparé à son avenir.

Nous étions l’avenir nous confronte à cette partie de l’histoire sur laquelle le monde d’aujourd’hui s’acharne. Ici, deux notions, l’utopie (car maintenant le « réalisme » est de mise) et le socialisme (car chacun sait que c’est une dictature). Cette forme d’histoire qui incluait l’avenir, s’incluait dans le futur, en tant que constructeur, avec le désir de mieux se comprendre pour que l’avenir se comprenne mieux. Cette espèce de travail à rebours de lecture de l’histoire, en tant que terreau d’un avenir « qui chante », peut-être le propre de n’importe quelle utopie.

Yaël Neeman s’en réclame. Produit d’une utopie qui ne l’a pas mise à l’épreuve, qui ne lui a pas enseigné les valeurs d’aujourd’hui. Elle est perdue dans ce monde. Elle est le produit d’une histoire qui n’a pas eu lieu. Voilà ce qu’on lui vole, l’Histoire. Tout ce qu’il est de mise de mépriser. L’Histoire dans un monde où l’on ne bâtit plus sur l’utopie.

En soulignant le mensonge qu’on leur fit enfants, elle pointe l’erreur qui consiste à croire en un avenir. En pointant le rôle des kibboutz dans le processus de colonisation israélien, elle montre qu’aucune activité humaine ne peut s’affranchir de toute instrumentalisation.

« Notre histoire, nous nous la racontions tout le temps. Compulsivement. (…) car chaque soir le récit se renouvelait, de nouveaux détails nous étaient révélés, des années après notre départ. » Dans la déchirure de l’adolescence, il y a cette perte de l’Histoire, ce moment où l’on baisse les bras, car il faudrait encore et encore retrouver des détails. Les détails d’une histoire morte avant d’avoir vécu.

Finalement Yaël Neeman se présente comme une éternelle adolescente, obligée de trahir ses parents, ou sa famille, son kibboutz et les autres Narcisse. Elle vit et revit la rupture du processus historique. Quoi de plus normal que cette douleur sans cesse renouvelée ? Quand chacun, partout, réinvente l’Histoire, se recrée son IIIème Reich, Daech ou Orban ou Poutine ou…ou…, les fascistes de tout poil reconstruisant l’Histoire à leur profit, effaçant le réel des utopies…
 

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Philippe Hauer

Cofondateur et Auteur aux éditions Vanloo

Philippe Hauer est un nomade, c’est-à-dire qu’il parcourt chaque jour son territoire, un périmètre pas bien grand mais bien défini, et qu’il y trace sa route, sensiblement la même, ponctuée de points d’approvisionnement que sont les terrasses de cafés, où il s’arrête, s’assoit, sirote, observe, écoute, écrit… pour ensuite revenir à sa tanière. www.editionsvanloo.fr

Date de publication : 10 juillet 2015

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